les boules quiès

Depuis 4 ans à l’agence dans le 11ème, j’arrive toujours tôt, pour avoir vingt minutes seule, totalement seule à mon étage et prendre le temps d’organiser mes pensées. Je me suis toujours levée tôt dans la vie, je prends le temps de petit-déjeuner, de regarder un bout de série, de lire quelques pages de mon bouquin, et surtout pour avoir cette sensation que le temps ne m’échappe pas.

Et ces vingt minutes à l’agence, sans écouteurs, sans rien, à regarder par la fenêtre et à ranger les tiroirs de ma tête, en ouvrir quelques uns, en refermer d’autres, sont nécessaires pour que je puisse me sentir bien.

Mais depuis quelques mois, ces vingt minutes n’existent plus.

Enfin, elles existent, mais elles sont dures à obtenir. Parce que le silence n’est plus disponible.

Paris a toujours été bruyante, mais elle est devenue inaudible. Elle râle des pots d’échappements, soupire des bus, elle pleure des orages, dégueule des klaxons et hurle des disputes. Paris ne m’autorise plus ces vingt minutes qu’elle m’offrait depuis toutes ces années. On s’était pourtant mises d’accord.

En participant à un cours de yoga sur les berges de Seine il y a quelques semaines, Paris m’a montrée que pour réussir à obtenir du silence, il fallait se battre. Trop se battre. Je n’ai jamais réussi à me concentrer, et alors que tout le monde faisait des « om », je pensais à tuer des gens.

Comment peut-on réussir à se concentrer quand les agressions sont tellement fortes ?

Comment réussir à trouver une paix intérieure quand tu entends un marteau piqueur à longueur de journée depuis plus d’une décennie ? Que les runners sur les berges de Seine écoutent leur musique via des enceintes portables ? Que le ménage de l’agence se fait pendant la pause dej ? Que Paris comptait au 1er juillet quelques

7 396 chantiers en cours ?

Sept mille trois cent quatre-vingt seize chantiers en cours.

Ça en fait du goudron qui colle sous ta running.

Ici on a des boules quiès, des intra-auriculaires, des casques anti bruits, parce qu’ici, le bruit ne fait pas de pause :

#Les gens toussent. On est 60 à l’agence, et personne n’a la bonne idée de tomber malade en même temps. On se relaie, du coup il y a toujours quelqu’un de malade. Ou d’allergique. Ou les deux.

#Les gens hurlent. Bah oui parce qu’il y a du bruit à l’extérieur, alors forcément, on hurle pour se faire entendre. On hurle en terrasse, on hurle dans la rue, on hurle dans le métro.

#On hurle pour se faire comprendre. J’ai nommé, les engueulades publiques. Moi ça me captive. Il y a des gens qui pètent des câbles sans rien en avoir à foutre du regard des autres. Et vas-y que je te tape dans la porte, que je te fasse des grands gestes, que ça pleure, que ça s’embrasse, que ça pleure de nouveau. Et toi tu regardes planqué.e derrière tes Ray Ban en te disant que peut-être que Racine a pensé ses pièces en voyant un couple se déchirer dans la rue. Le drame inspire et attire, c’est un fait.

#Les travaux. Paris et les travaux c’est un thème qui prend des proportions dramatiques. Avant, on avait du mal à trouver une place en terrasse, heureusement ce problème n’est plus d’actualité. Souvent coincées entre un boulevard bruyant, un marteau piqueur, un camion poubelle et une grue qui bip, plus personne ne va en terrasse.

#Les gens appellent. Sérieux, les appels c’est pas possible, moi j’ai l’impression qu’il va se passer un truc grave quand on m’appelle. Que quelqu’un est mort, a été kidnappé (merci Taken — « Good Luck »), ou que j’ai oublié de payer une facture. Ca fait tellement officiel. Les appels c’est la banque, l’assurance ou Gérard de Bouygues qui veut te vendre un Samsung Galaxy.

#Les chiens qui aboient. Ce n’est pas le fait qu’ils aboient qui m’énerve, c’est que ça me rappelle que moi je n’ai pas de chien.

#Les gens écoutent de la musique sans casque. Juste comme ça, comme s’ils étaient chez eux, dans l’intimité de leur salon. Alors qu’ils sont dans la rue. Mettons-nous d’accord sur une playlist les gars au moins.

#Les enfants qui pleurent. Ce n’est pas le fait qu’ils pleurent qui m’én… Ah si. Si si c’est tout à fait ça.

Les klaxons, les bus qui font vibrer les bâtiments en attendant à un feu, le camion poubelle qui passe huit fois dans la semaine alors qu’on a, je pense, la rue la plus dégueulasse de Paris. Les gens qui font leur tri sélectif à 7h du matin un dimanche — repose doucement ce pot en verre de confiture Bonne Maman et je te laisserai la vie sauve — qui passent l’aspirateur à minuit, qui se font des cafés quand tu es en conf call, les gens en conf call qui parlent alors que tu parles, les alarmes de voiture qui sonnent pendant deux heures sans s’arrêter, les portes qui claquent…

Paris c’est le mec qui ronfle super fort mais que tu aimes bien quand-même. Et dans les deux cas ; je vous conseille clairement les boules quiès.

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