Make yourself at home

 

À quelques semaines de quitter l’appartement dans lequel j’ai passé quasiment cinq ans de ma vie, et de partir d’une ville qui m’a vue grandir ; je commence à faire le deuil de ce qui ne m’appartiendra bientôt plus. Cet appartement, c’est le vrai premier pour lequel j’ai tout acheté. Dans lequel je me suis sentie bien, et suis restée le plus longtemps.

 

Avant de l’habiter, il y avait eu plusieurs endroits qui avaient constitué des morceaux de ma vie d’adulte. Des studios en banlieue dans lesquels je mangeais des Kinder Country en guise de repas, dans mon clic clac qui me servait aussi de lit / bureau / canapé / cabine téléphonique / salle de cinéma / lieu de debrief du week-end écoulé, debout dans la cuisine. Des maisons en Nouvelle-Zélande qui faisaient de moi une expatriée pour la première fois de ma vie. D’autres  studios, cette fois-ci intra-muros, toujours plus petits, dans un quartier dont la moyenne d’âge était de 78 ans (coucou le XVème), dans lequel je pouvais cuisiner tout en étant assise sur lit qui datait d’il y a plus de trente ans — vraie histoire — et où les toilettes étaient sur palier. Mais j’avais une adresse parisienne, et c’était bien là l’essentiel pour moi.

 

Et puis il y a eu cet appartement, le lieu dans lequel j’ai commencé à écrire une nouvelle étape de ma vie. Cet endroit dont j’ai eu besoin pour chercher qui j’étais, et qui je voulais être. Cet endroit qui me ressemblait tellement, que j’ai fait me ressembler, et qui m’a fait me sentir en sécurité alors que les événements extérieurs étaient parfois chaotiques.

 

Il a été le 34ème appartement que j’ai visité à l’époque où j’en cherchais un. L’immobilier, c’est comme l’amour ; on sait très vite si ça va marcher ou pas. Et il n’était pas question que je prenne un appartement que je n’aimais pas totalement.

 

Pour lui, j’ai tout de suite su.

 

Pourtant, niché dans ce quartier si luxueux, où chaque vitrine hurle des prix hallucinants pour des produits dont personne n’a besoin, notre compatibilité n’était pas évident à première vue. Mais au centre de notre capitale la plus visitée au monde, je me sentais bien. Au milieu de tous ces touristes qui regardaient Paris avec des yeux neufs, et des envies de romantisme à ramener dans leurs bagages, en plus des carrés Hermès et des bouteilles de Chanel n°5.

 

En cinq ans, je n’ai jamais arrêté de me prendre des claques visuelles ; à chaque running hebdomadaire aux Tuileries, à chaque passage qui me faisait traverser la place Vendôme, chaque changement de rive en empruntant la passerelle Solférino, chaque verre à côté de l’eau, chaque petit-déjeuner à Opéra ; je regardais ce que j’avais la chance d’avoir au quotidien.

 

J’avais envie de prendre soin de cet endroit que je pouvais appeler mon chez moi, pour le remercier de m’aider à prendre soin de moi. Il a senti la bougie Fleux au melon chaque été, et le tabac miellé chaque hiver, pendant cinq ans. Il m’a permis de cuisiner des tas de plats que j’ai partagés avec les gens qui faisaient partie de ma vie, et de préparer des tas de cafés à ceux que je n’y ai jamais laissés entrer. Il a vu des soirées cosmo pendant lesquelles on trouvait les solutions à tous les problèmes du monde, sauf à celui qui nous permettrait de résister à plus de deux cosmos sans être totalement ivres. Il m’a vue lire des dizaines, des centaines de livres. Il a eu des dégâts des eaux, des lampes qui ont pété, et le coin de mon lit inférieur droit qui est tombé fou amoureux de mon tibia gauche, faisant tout pour le rencontrer, dès qu’il en avait la moindre occasion. J’ai usé le plafond à force de le regarder le dimanche soir, en me demandant pourquoi la vie m’avait amenée là où j’étais, dans cet appartement, et quel était mon rôle à jouer, moi, toute petite dans ce grand univers.

Dans cet appartement, j’ai pleuré, j’ai ri — bordel qu’est-ce que j’ai ri — j’ai fait les cent pas, j’ai eu un paquet de gueules de bois, fait plus de sessions de yoga qu’il n’en faut, et me suis mangé ma plante suspendue environ 23.000 fois. Je pense d’ailleurs, qu’à l’heure actuelle, c’est la chose que j’ai la plus insultée de ma vie. J’ai beaucoup écrit. J’ai écrit des lettres que je n’ai jamais postées et composé des numéros que je n’ai jamais appelés. En regardant à travers ma fenêtre, j’ai vu beaucoup d’avions passer dans le ciel, en me demandant où les gens pouvaient bien aller. Et où j’allais moi.

 

Mais grâce à cet appartement, grâce à ces quelques mètres carrés que j’ai accueillis comme un endroit, et transformé en maison au fil du temps, je sais un peu plus où j’ai envie d’aller. Et ça, ça vaut bien le prix du mètre carré parisien.

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